Private equity : le retour du jugement octobre 2026 — Perspectives

Les grandes conférences d’investissement produisent souvent une accumulation de chiffres, de stratégies et de convictions. Les échanges de l’IPEM 2026 ont surtout fait émerger une interrogation commune : à mesure que les marchés privés se développent, se diversifient et s’ouvrent à de nouveaux investisseurs, comment préserver la qualité du jugement ?

Chez MJ&Cie, cette question est centrale. Notre rôle ne consiste pas seulement à sélectionner des fonds ou à comparer leurs performances. Il consiste à comprendre la nature des risques réellement pris, leurs interactions au sein d’un patrimoine et la capacité des gérants à agir lorsque l’environnement change.

À l’IPEM, cinq réflexions ont particulièrement retenu l’attention d’Otmane Jai, responsable des investissements de MJ&Cie. Elles racontent, chacune à leur manière, la même évolution : dans un univers plus sophistiqué, les grilles habituelles ne suffisent plus.

Prendre un risque n’est pas le subir

Une étude présentée à l’IPEM, portant sur près de 12 000 opérations de buyout et 195 sociétés de gestion, distingue le risque assumé au moment de l’investissement du risque effectivement réalisé. Près des deux tiers des opérations confrontées à un environnement macroéconomique défavorable auraient néanmoins produit un résultat positif, l’action du gérant apparaissant plus déterminante que la géographie ou le secteur.

Le paradoxe mérite attention : les meilleurs gérants peuvent prendre davantage de risques que leurs pairs tout en affichant des performances moins dispersées.

Ils ne cherchent pas nécessairement à éliminer le risque. Ils sélectionnent celui qu’ils acceptent de prendre, puis agissent pour éviter qu’il ne devienne subi.

Cette distinction déplace le regard porté sur la due diligence. L’enjeu n’est pas seulement d’étudier la stratégie affichée ou le prix payé. Il faut comprendre la qualité du processus de décision, la discipline du comité d’investissement et la capacité du gérant à intervenir sur les entreprises détenues.

En private equity, la prudence ne consiste pas toujours à choisir l’opération la moins risquée. Elle consiste à savoir précisément quel risque est pris, pourquoi il l’est et comment il sera géré.

Une allocation diversifiée peut cacher un même risque

La construction traditionnelle des portefeuilles repose sur une répartition entre classes d’actifs. Mais ces catégories décrivent des enveloppes plus qu’elles ne révèlent toujours les moteurs économiques sous-jacents.

L’intelligence artificielle en fournit une illustration particulièrement nette. Une même dynamique d’investissement peut irriguer les actions cotées, le capital-risque, les centres de données, le crédit privé qui les finance et les infrastructures énergétiques nécessaires à leur fonctionnement. Chaque poche paraît distincte. Leur agrégation peut néanmoins dépendre d’un seul cycle.

Chez MJ&Cie, nous savons que la diversification ne se juge pas au nombre de lignes, de fonds ou de classes d’actifs. Elle se mesure à l’indépendance réelle de leurs facteurs de risque.

Cette approche invite à raisonner à l’échelle du patrimoine dans son ensemble. L’exposition à l’intelligence artificielle n’est pas problématique en soi. La question est de savoir si elle est choisie, mesurée et cohérente, ou simplement accumulée sans avoir été identifiée.

Une concentration assumée relève d’une conviction. Une concentration invisible constitue un risque.

Automatiser l’analyse sans désapprendre à juger

L’intelligence artificielle transforme également le fonctionnement même des équipes d’investissement.

Lors de l’IPEM, un allocataire institutionnel a présenté le déploiement de huit agents capables d’automatiser la revue préliminaire des LPA, les documents de souscription, le redlining des accords de confidentialité et le screening de fonds. Une analyse qui pouvait mobiliser une dizaine de jours serait désormais effectuée en quelques minutes.

Le gain d’efficacité est considérable. Mais il soulève une question plus profonde : comment former la prochaine génération d’investisseurs si les tâches par lesquelles elle apprenait le métier disparaissent ?

Le jugement permettant d’identifier une clause inhabituelle, de contester une hypothèse ou de repérer une faiblesse s’acquiert largement par la répétition. Or ce sont précisément ces travaux d’apprentissage que l’automatisation absorbe en premier.

Le choix n’est pas entre technologie et formation. Il consiste à repenser la formation elle-même.

Le rôle des professionnels les plus jeunes évoluera : moins produire mécaniquement l’analyse, davantage comprendre sa construction, vérifier sa cohérence, en contester les conclusions et identifier ses angles morts.

L’IA ne diminue pas l’importance du jugement. Elle augmente le niveau auquel il devient nécessaire.

La liquidité n’est pas une promesse commerciale

L’ouverture progressive du non-coté à une base plus large d’investisseurs constitue une évolution majeure. Elle ne peut cependant effacer la nature intrinsèquement illiquide des actifs sous-jacents.

Un sondage réalisé pendant l’IPEM a fait apparaître un consensus sur les plafonds de rachat des véhicules semi-liquides, souvent fixés autour de 5 % de l’actif net par trimestre : ils ne devraient pas devenir une variable commerciale négociée au moment de la distribution.

En période calme, assouplir une contrainte de liquidité paraît indolore. Lorsque les demandes de sortie se synchronisent, cette promesse devient précisément le risque que le véhicule aurait dû contenir.

Le problème s’accentue lorsqu’une même stratégie est distribuée par différents réseaux et dans plusieurs juridictions, sans vision consolidée des engagements consentis aux investisseurs. La liquidité n’est alors plus seulement une caractéristique du fonds. Elle devient un risque collectif.

L’ouverture du non-coté ne se jugera donc pas à la seule baisse des tickets d’entrée. Elle se mesurera à la robustesse des dispositifs lorsque surviendra le premier épisode de stress.

Savoir traduire les continuation vehicles

Les continuation vehicles sont devenus un outil structurel du marché secondaire. Ils peuvent permettre de prolonger la détention d’un excellent actif, d’apporter de nouveaux capitaux et de proposer une solution de liquidité aux investisseurs existants.

Mais ils réunissent aussi des intérêts potentiellement divergents : le gérant, les investisseurs vendeurs, les nouveaux acquéreurs et parfois des parties affiliées.

Le vocabulaire employé mérite donc d’être traduit.

Un buy-and-build « à finaliser » peut recouvrir une opportunité supplémentaire comme un retard d’intégration. Un apport de « capital frais » appelle une analyse de son origine. Une « solution de liquidité » peut répondre à l’intérêt des investisseurs, ou au besoin d’améliorer le DPI avant une nouvelle levée.

La règle que nous retenons est simple : dissocier la qualité de l’actif de celle de l’opération.

Un très bon actif peut être placé dans une structure défavorable. À l’inverse, une opération complexe n’est pas nécessairement mauvaise si les intérêts sont clairement présentés, les valorisations robustes et le processus suffisamment ouvert.

Le jugement comme fil conducteur

Risque, diversification, intelligence artificielle, liquidité, marché secondaire : ces sujets paraissent distincts. Ils convergent pourtant vers une même exigence.

Plus l’investissement se professionnalise, plus il produit de données, d’outils, de catégories et de structures. Mais aucune sophistication ne dispense de comprendre la réalité économique derrière les mots.

C’est aussi ce que vingt-cinq ans d’accompagnement patrimonial ont appris à MJ&Cie : la qualité d’une décision ne dépend pas seulement des informations disponibles. Elle tient à la capacité de les replacer dans une vision d’ensemble, d’en identifier les interactions et d’en assumer les conséquences dans la durée.

Les outils évoluent. Les marchés se transforment. Le jugement reste.