Il est un obstacle majeur qui empêche les États de l’Union européenne de transformer leurs sociétés innovantes en champions globaux : la fragmentation juridique en marchés nationaux, y compris dans le domaine des capitaux. Ce morcellement constitue un frein structurel au passage à l’échelle indispensable pour tenir tête aux géants américains ou chinois.
L’Europe n’a pas un problème d’innovation. Elle a un problème d’industrialisation de cette innovation.
Sur ce terrain, des signaux se précisent. Les six principales économies de l’Union (l’« E6 » — Allemagne, qui opère un revirement notable, France, Italie, Espagne, Pays-Bas et Pologne) plaident désormais pour une supervision centralisée des principaux acteurs financiers transfrontaliers — bourses, chambres de compensation, dépositaires — au sein de l’ESMA (Autorité européenne des marchés financiers). Une telle initiative vise à mieux mobiliser l’épargne européenne vers des emplois productifs et à renforcer la capacité collective de l’Europe face aux turbulences extérieures : barrières douanières, concurrence chinoise, risques énergétiques.
L’échéance fixée — un accord d’ici l’été 2026 — est une échéance que peu croient tenable. Certains États membres, au premier rang desquels le Luxembourg et l’Irlande, ont fait de la concurrence socio-fiscale intra-européenne un avantage comparatif et demeurent, pour cette raison, réticents à tout fédéralisme financier.
Une troisième voie, notamment défendue au sein de la BCE, consiste à instaurer un « 28e régime » corporate. C’est sans doute la proposition la plus intellectuellement cohérente aujourd’hui sur la table : elle ne demande pas aux États de renoncer à leur souveraineté fiscale, mais leur propose de ne pas devenir un obstacle. Sa limite est aussi son défaut : un régime optionnel n’unifie pas les marchés, il en crée un supplémentaire.
Le constat de marché, lui, reste plus abrupt. L’Europe continue de produire des entreprises de qualité, mais peine à organiser leur capitalisation : les introductions en bourse y représentent une fraction de celles observées aux États-Unis, et une part croissante des sociétés européennes choisit de se coter outre-Atlantique, à la recherche de liquidité et de valorisations supérieures.
Même le récent réveil du marché primaire appelle à la prudence. Le regain d’activité observé en ce début d’année tient davantage à la détente des taux qu’à une transformation structurelle — ce que la suite a rapidement confirmé.
Une inflexion est toutefois perceptible dans la politique de concurrence européenne. La Commission commence à assouplir sa lecture des fusions-acquisitions, en intégrant davantage les enjeux de taille critique et de résilience, avec l’objectif affiché de faire émerger de véritables champions européens. C’est un signal, pas encore une doctrine. Mais c’est un changement de langage, et en politique européenne, le langage précède souvent les actes.
Le diagnostic, pour un allocataire de long terme, est clair : l’Europe dispose des actifs, mais pas encore du marché. Tant que ce décalage persistera, la prime de risque « Made in Europe » restera une réalité — qu’on la qualifie de prudence ou d’inefficience.