RETOUR

décembre 2018

Art, glamour ou rien

Dans un contexte de vive concurrence, il faut, pour séduire vendeurs, acheteurs et influenceurs, apporter toujours plus de glamour aux adjudications, les scénariser, les théâtraliser, et toujours surprendre.

L’acte de Banksy autodétruisant en partie Girl with Balloon après l’adjudication de celle-ci pour près de £1,04M chez Sotheby’s, en octobre, restera dans les annales. Si la maison de ventes américaine avait voulu faire le buzz, elle n’aurait pu rêver mieux : ce pied de nez au marché de l’art, dû à l’imprévisible street artist lui-même, a abouti à propulser la valeur de l’œuvre, devenue ainsi iconique…

Autre cas d’école, la vente du Salvator Mundi chez Christie’s à New York, en 2017, avec ce coup de poker génial, imputable cette fois à la maison de ventes : mettre la peinture, attribuée à Léonard de Vinci, au cœur d’une vacation d’art contemporain afin d’attirer de nouveaux acheteurs, plus spéculateurs et plus aisés. Résultat : des enchères au sommet ($450,3M) pour une peinture pourtant contestée.

Cette multiplication d’événements et de « théâtralisations » des adjudications, afin d’emporter l’adhésion des vendeurs et des acheteurs à la recherche d’une visibilité sociale et des médias soucieux de raconter des histoires, s’inscrit dans un contexte de concurrence toujours plus féroce, avec une pénurie d’œuvres importantes. Comme le souligne le rapport annuel du Conseil des ventes volontaires, on « réinvente » la manière d’approcher les clients, on « casse les codes » pour recréer de l’engouement sur certaines pièces, on rebaptise les noms des ventes pour tenir compte de l’évolution des goûts.

Innover est le maître-mot. Ainsi, dans sa session Prints & Multiples d’octobre à New York, Christie’s a introduit une œuvre réalisée par une intelligence artificielle, le Portrait d’Edmond Bellamy, ce qui lui a valu d’innombrables articles de presse et une adjudication à $432 500, soit cinquante fois plus que son estimation. Artcurial conçoit régulièrement des moments festifs, comme en septembre « Épiphyte, dialogue floral » : une rencontre entre dix fleuristes émergents et des œuvres majeures de ses ventes d’automne, à l’occasion de la Biennale Paris. La jeune maison Crait + Müller n’a pas hésité, elle, à proposer à Drouot des « live paintings », la veille de ses enchères d’art urbain.

Les ventes de design et d’arts décoratifs sont l’occasion de reconstituer des intérieurs entiers. Christie’s France organise, deux fois par an, « The Collector, le goût français » dans une dizaine de spécialités du XVIIIème au XXème siècle, créant des ambiances en phase avec les attentes des décorateurs intérieurs, très prescripteurs. Pour Sotheby’s, la dispersion de la collection de Jacques Grange a été l’occasion de construire un véritable parcours d’exposition, inspiré du cheminement dans la maison du décorateur. Ce travail de scénarisation a associé plusieurs corps de métier, des ébénistes, des éclairagistes… Si l’investissement en conception et en temps est important, les performances de la vente en valident la pertinence, et l’image de marque de la société en bénéficie.

Cela permet aussi aux acheteurs qui sont moins connaisseurs de se projeter. C’est comme dans la mode et le luxe, où le packaging est devenu aussi important que le contenu. Cette « starification » des œuvres, des artistes, reflète l’évolution du marché de l’art à laquelle les commissaires-priseurs ont su s’adapter, sortant d’un modèle séculaire discret.

De plus en plus, les frontières se brouillent entre marchands et commissaires-priseurs, afin de générer des événements différents. Drouot a accueilli fin septembre une foire, District 13 International Art Fair, réunissant des galeries et des artistes d’art urbain, clôturée par une vente aux enchères de Drouot Estimations. Christie’s a convié en mai à Hong Kong trois antiquaires français, anglais et belge, dans des spécialités encore méconnues en Asie (sculpture XIXème et XXème, bronzes animaliers, art tribal) pour tenter de développer celles-ci. Fin décembre, Sotheby’s Paris reçoit, pour la seconde édition, l’événement « Les jeunes marchands », une trentaine de professionnels français et étrangers de 20 à 40 ans, toutes spécialités confondues ; la maison s’associe, pour la mise en scène, aux Ateliers d’Art de France, au Textile Français d’Ameublement, à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, avec l’objectif de susciter des vocations de collectionneurs auprès des nouvelles générations. Quant à Alexandre Million, commissaire-priseur, il va travailler avec le propriétaire de Paul Bert Serpette pour vendre aux enchères en ligne des pièces confiées par des marchands des puces. Les noms de ces vacations relèvent déjà du story-stelling : « Dans le grenier de Grand-Ma », « Tout nus et tout bron­zés », « Au coin du feu »…

Si les ventes publiques font tous ces efforts, c’est aussi parce que leur cœur de métier est de donner une valeur financière, et non intellectuelle, à une œuvre. On est bien dans un habillage qui valorise aussi les acheteurs, flattés d’acquérir une pièce dans ce type de contexte. Reste que cette « événementialisation » des enchères, qui s’illustre jusque dans les catalogues (Artcurial et Piasa, pour leurs ventes de design, misent beaucoup sur des ouvrages collectors, appréciés même des digital natives), coûte cher ; les petites maisons peinent à suivre. Similitude avec les galeries d’art ? Là encore, nous sommes confrontés à un marché de l’art qui se scinde en deux. Le métier a beaucoup changé, la barrière à l’entrée est devenue très élevée, le marketing très important, mais aussi le digital, le réseau international, les avances financières…

L’art est définitivement devenu un business !

La pierre sur un fil

L’indice mondial des bulles immobilières, publié annuellement, révèle que l’habitat parisien est le moins abordable d’Europe pour ses habitants, derrière Londres. On constate une hausse des risques généralisée sur un an dans la plupart des grandes villes, à l’exception de Milan, dans un contexte de faibles taux d’intérêts, de croissance des revenus et de perspectives haussières. Paris est donc l’une des villes les moins abordables pour ses habitants : quatorze années de revenu d’un employé qualifié sont nécessaires pour y acheter un appartement de 60 mètres carrés. Ce chiffre monte à quinze ans à Londres, plus de vingt ans à Hong Kong ! En une décennie, ce chiffre a doublé dans l’ensemble des métropoles mondiales…

Avec Zurich, Paris est la ville où le rapport entre prix et loyer est le plus fort (plus de 35), un fait renforcé par une relative stabilité des loyers depuis 2015 (+1% en nominal). Ces multiples, extrêmement élevés, indiquent une dépendance excessive des prix du logement aux taux d’intérêts faibles. Dans ces grandes métropoles, ils sont exposés au risque d’une brusque correction en cas de remontée des taux. Conjuguée à des décisions politiques parfois radicales, visant à réduire les pressions à la hausse, cela peut entraîner une sur-réaction. Sur de tels marchés, où les prix sont fortement influencés par le sentiment ou par les flux de capitaux étrangers, les nouvelles réglementations présentent ainsi un risque considérable. Si elles sont mises en œuvre au plus fort d’un boom, elles peuvent entraîner une correction massive des prix.

Au Royaume Uni, le constat était attendu depuis plus d’un an : le marché immobilier a perdu la forme. Il vient d’enregistrer, en octobre, sa plus forte chute depuis près de six ans. À Londres, les prix ont chuté de 2,4% sur un an et se retrouvent au plus bas depuis 2012 ! Mais il s’agit d’une moyenne, qui masque de fortes disparités. Dans le centre de la capitale britannique, où les prix ont toujours été particulièrement élevés, le repli atteint 7,1% : un drame pour la population locale ayant bénéficié des aides gouvernementales accordées aux primo-accédants pendant ces dernières années, une opportunité (peut-être) pour une clientèle internationale fortunée souhaitant acquérir un pied à terre en Europe.

Heureusement, des initiatives viennent modifier les perspectives de ces métropoles. A l’image du projet de rénovation Battersea Power Station (le bâtiment emblématique qui figure sur la pochette de l’album de 1977 de Pink Floyd « Animals »), au centre du plus grand lotissement du quartier de Nine Elms de la banlieue londonienne. Projet titanesque de plus de $16Mrd permettant la construction de nouveaux complexes résidentiels et commerciaux, il se déroulera sur les 10 prochaines années.

De son côté, Tokyo, qui se prépare pour les JO d’été 2020, a accéléré plusieurs projets de redéveloppement. Au moins 45 nouveaux gratte-ciels seront construits d’ici 2020, une augmentation de 50% de tours dans les trois prochaines années. Le projet Shibuya Station Area Redevelopment comprend sept immeubles, dont six seront utilisés comme bureaux et commerces, le dernier étant un immeuble d’appartements de 32 étages. Un projet prévoit aussi de redévelopper la « Shibuya River », une étroite allée piétonne qui comportera de nouveaux magasins et des espaces verts. Enfin, le plus pharaonique est sans doute le projet New Cairo Capital : un hub de 700 kilomètres carrés avec 21 nouveaux districts résidentiels. De quoi loger cinq millions de personnes ! Ces projets nourrissent de nombreux fantasmes (architecturaux, environnementaux, commerciaux…). Espérons surtout qu’ils permettent de mieux, et plus, loger. C’est ainsi également que les investissements prendront du sens, auront de l’impact, et contribueront à amortir de nouvelles crises…

L’emballement des prix et des projets caractérise donc une période emmenée par des taux toujours anormalement bas (malgré un début de normalisation aux USA). La géopolitique n’est pas étrangère à la flambée du haut de gamme dans les grandes métropoles. L’évolution de ce marché, de plus en plus mondialisé, répond non seulement à une pression démographique croissante, une nouvelle conception de l’urbanisme et un impératif écologique mais aussi à des besoins de renouvellement massifs. Et une révolution numérique et sociale qui rebat les cartes sans laisser voir ce que sera la règle de demain.

Jamais le retour au bon sens, pétri de sages adages (« emplacement, emplacement, emplacement ») n’aura été aussi pertinent pour répondre à ces incertitudes et cet emballement grandissants.

Marchés : du sens et du temps

Les marchés font face depuis la rentrée à un fort vent contraire : hausses des taux de la banque centrale américaine, tensions sino-américaines sur le commerce et problèmes récurrents en Europe (Brexit, budget italien). Les investisseurs craignent pour la croissance mondiale. La guerre commerciale lancée par le président Trump commence à impacter, pour l’instant modestement, la croissance mondiale, révisée à la baisse en 2019 par le FMI.

Dans ces conditions, les hausses de taux de la FED prévues en 2019 sont-elles soutenables ? A quel niveau les taux deviennent-ils restrictifs pour l’économie ? Pour les pays émergents, les marchés ont tranché avec des baisses marquées (-17% pour l’indice émergent, -20% en Chine).

En revanche les entreprises sont toujours confiantes pour 2019, les effets sur la demande mondiale restent (encore) faibles. Elles attendent toujours une croissance à 2 chiffres de leurs résultats l’an prochain. Le bruit politique ne les a pas encore contaminées. Pour autant, les valeurs de croissances, technologie et luxe, ont fortement chuté ces dernières semaines face à ces craintes.

Mais est-ce le début du krach attendu après 9 ans de hausse des marchés US (l’indice actions américain S&P 500 a connu une hausse de 267 %) ?

Les valeurs les plus chahutées à l’automne sont celles ayant connu le meilleur parcours boursier au 1er semestre : Apple ou LVMH ont certes perdu 20 à 25% mais après une hausse de 30%. Amazon baisse de 23% en 2 mois mais après une hausse de 60% en 8 mois. Ces valeurs de croissance, à forte visibilité et à la présence mondiale, affichent toujours des performances positives sur l’année, contrairement aux valeurs automobiles ou bancaires européennes (-25/-30% en 2018). Les fluctuations à court terme ne peuvent cacher la prime de qualité que le marché accorde toujours à ces leaders mondiaux des secteurs en croissance : la correction rend simplement leurs valorisations un peu plus raisonnables que cet été.

Les marchés ont également été secoués par la baisse du prix du pétrole (a priori pas encore répercutée sur les prix à la pompe en France…) de 30% en 2 mois. Sous pression de la Maison Blanche, le pouvoir saoudien, affaibli par l’affaire Khashoggi, a laissé filer les prix.

Mais plus fondamentalement, un changement de fond s’est produit ce trimestre : les Etats-Unis sont devenus le 1er producteur mondial d’hydrocarbure. Ils sont exportateurs nets de produits énergétiques pour la 1ère fois depuis 50 ans. Un changement fondamental qui pèse sur l’industrie pétrolière tout en remettant en cause la place prépondérante de l’OPEP dans ce secteur essentiel de l’économie mondiale. Ce n’est d’ailleurs pas anodin si le projet NOPEC américain semble reprendre de la vigueur…

Dans les prochaines semaines, les discussions entre Trump et Xi sur les tarifs douaniers vont guider les marchés. Mais il est difficile de lire dans le jeu du président américain. Suivant les idées des faucons de son cabinet, veut-il vraiment mettre en place un endiguement de la Chine, comme pour l’URSS il y a 50 ans ? Ou est-ce une tactique de négociation, pour obtenir un plus large accès au marché chinois ? Difficile de prévoir l’issue, car les américains soufflent le froid (le gouvernement US a mis son veto cette année à de nombreux rachats d’entreprises américaines par des groupes chinois) et le chaud (les sanctions contre les acheteurs de pétrole iranien ne seront pas appliquées, dans un 1er temps, à la Chine).

Il est indéniable que l’administration Trump a cassé un cycle, entamé après la 2nde guerre mondiale, de baisse des tarifs douaniers et ouvert un nouveau cycle dans les relations internationales, potentiellement dangereux pour la croissance mondiale, la production industrielle étant organisée mondialement.

Enfin, côté politique monétaire, le durcissement des conditions monétaires américaines (3 hausses depuis janvier, une 4ème attendue en décembre) a été compensé par la politique budgétaire et fiscale laxiste (déficit à 6% du PIB cette année, soit deux fois plus que l’objectif européen, dans un pays sans chômage et à forte croissance…).

Ne pouvant, chaque année, creuser le trou budgétaire, le président Trump a mis la pression sur la FED afin qu’elle cesse ses hausses de taux. Ainsi le débat monétaire est devenu débat politique, rendant moins lisibles les actions à venir de la FED : va-t-elle rester complétement indépendante ou être influencée par le politique qui prépare déjà les élections de 2020 ?

En Europe, le Brexit approche. Sous quelle forme ? Nous verrons rapidement si Theresa May parvient à faire accepter un abandon de souveraineté nationale contre un accès au marché européen.

Mais le sujet le plus préoccupant est l’Italie : Bruxelles a du mal à discuter avec le nouveau gouvernement italien à propos de son budget. Les sanctions dont elle menace Rome pourraient être contre-productives face à un gouvernement anti Euro et anti Bruxelles. C’est une première pour la commission européenne, qui avait pu discuter (ou imposer ses choix) avec la Grèce, le Portugal, l’Irlande ou Chypre. Tous avaient des gouvernements pro-européens qui souhaitaient rester dans l’UE et conserver l’Euro. Comment menacer quelqu’un qui veut justement partir et pourrait prendre prétexte d’amendes de Bruxelles pour lancer le referendum pour la sortie de l’Italie, pour lequel il militait en début d’année ?

L’Europe joue un jeu serré car, à l’opposé, se montrer trop laxiste ferait le jeu des forces anti-européennes du nord, à quelques mois des élections. A suivre car ces sujets pourraient peser sur l’Euro dans les prochains temps.

En conclusion, après ces dernières semaines tourmentées et au final une année compliquée pour les bourses, il est nécessaire de garder à l’esprit que les convictions à long terme doivent guider les investisseurs, surtout dans ces moments chaotiques. La croissance des entreprises, leur profitabilité et leur soutenabilité à long terme seront toujours récompensées par le marché, passé les mouvements erratiques du court (voire moyen) terme.

Concernant la soutenabilité, les critères ISR (investissement socialement responsable) sont aujourd’hui de plus en plus utilisés par les investisseurs. Les entreprises qui l’oublient en paient le prix : le rachat malencontreux du très controversé Monsanto par Bayer a coûté à ce dernier un tiers de sa capitalisation. La prise en compte de l’impact environnemental et des normes gouvernementales qui vont avec doit faire partie des préoccupations des managements : pour s’être longtemps concentré sur le diesel, Volkswagen a dû annoncer en urgence un plan de €44Mrd d’investissement sur 5 ans pour développer des voitures propres et rattraper son retard sur ses concurrents (comme le précurseur Toyota).

Long terme et durabilité, à l’image des institutionnels, doivent donc animer l’investisseur privé, surtout en de telles périodes de changements et questionnements. Sous peine sinon, de rater les grandes tendances des années à venir.