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décembre 2017

L’art change d’échelle

Avec le record sidérant du Salvator Mundi de Léonard de Vinci, adjugé plus de $450M chez Christie’s New York le 15 novembre, le marché de l’art vient de faire un bond de géant.

Dix-neuf minutes de bataille entre quatre enchérisseurs au téléphone et un autre dans la salle ont suffi pour balayer le record de $179M, détenu en 2015 par Les Femmes d’Alger de Picasso.

Devenu officiellement le tableau le plus cher au monde, aux enchères et même en privé, ce Vinci est-il un énorme coup de tonnerre pour le marché ? On s’attendait à un gros prix pour cette oeuvre, qui devait de toute façon se vendre à hauteur de sa garantie de $100M, mais peut-être pas à plus du quadruple.

Mais les heures ont passé. Et les esprits s’agitent. Ce qui paraissait très cher hier l’est moins aujourd’hui. Certains osent dire que ce prix n’est pas si fou. Pourquoi être surpris que le seul Léonard de Vinci encore en mains privées fasse un tel prix alors que des Warhol qui se vendent par centaines peuvent atteindre le million de dollars ?

Certes, cette oeuvre est en grande partie repeinte et très restaurée (état dont Christie’s ne s’est pas caché), mais elle a été conçue par un artiste mythique. Et le mythe n’a jamais été rationnel. C’est un prix hors norme pour un artiste hors norme. Pour le grand public, Vinci est en effet dans le trio de tête avec Picasso et Van Gogh.

Cette image du Christ bénissant le monde est fascinante tout comme l’histoire de sa redécouverte. Alors que la toile très dégradée avait été vendue dans les années 1950 pour £45, en 2005, elle avait été acquise par un fonds américain. En 2013, elle avait été cédée pour $80M (en vente privée) chez Sotheby’s, avant d’être revendue au Russe Dmitry Rybolovlev pour $127M.

Pour vendre au mieux ce Vinci vu par 27 000 personnes en ligne et des centaines de milliers dans son cabinet tendu de noir (il y eut une file d’attente de plusieurs centaines de mètres tous les jours devant le Rockefeller Plaza), Christie’s avait mis tous les moyens, notamment une campagne vidéo sur le Web, la dernière montrant des spectateurs en larmes sur fond de musique classique.

On doit également à la maison de ventes l’idée géniale d’avoir proposé ce tableau dans une vente d’art contemporain du soir, en même temps qu’une oeuvre mythique d’Andy Warhol, The Last Supper, dans sa plus grande taille. Son prix de $61M, déjà très élevé, relativise celui du Vinci, paraissant tout d’un coup justifié pour une oeuvre que certains historiens datent de la fin des années 1490, et d’autres d’après 1500.

Christie’s s’est refusé à tout commentaire sur l’identité de l’acquéreur, même sur sa nationalité. Ce qui a attisé la curiosité et alimenté les spéculations les plus folles !

Les regards se sont tournés du côté de la Chine. Liu Yiqian, cofondateur du Long Museum à Shanghai et acheteur d’un Modigliani à $170M en 2015, a fait savoir qu’il n’avait pas été dans la course. À ce niveau de prix, l’Europe semblait dépassée. Peut-être les États-Unis, avec des collectionneurs aussi puissants que Leon Black….

Nombreux sont également ceux qui ont évoqué le Qatar, déjà acheteur des deux des plus importants tableaux du marché : en 2011, Les joueurs de cartes de Cézanne (entre 250 et $300M) et, en 2015, Nafea faa ipoipo? (Quand te maries-tu?) de Paul Gauguin, ($300M).

Lorsque la nouvelle du dépôt de cette oeuvre au Louvre d’Abu Dhabi a été connue, certains ont évoqué l’hypothèse d’un acquéreur saoudien (parlant même du prince héritier, MBS, via des prête-noms).

Mais alors que nombre de spécialistes estimaient que ce sujet religieux ne semblaient pas vraiment fait pour cette partie du globe, Christie’s, dans un communiqué laconique, a fait savoir que l’acquéreur était le ministère de la culture d’Abu Dhabi !

Vrai ou non, le grand gagnant, outre Christie’s bien sûr, est évidemment Abu Dhabi, et surtout son musée du Louvre, fraichement inauguré, qui s’offre un « coup de comm » magistral. A l’heure où le marketing culturel et la compétition muséale semblent aussi importants que la politique étrangère pour forger l’image d’une nation, il faut reconnaitre un certain talent à cette opération.

Dont l’impact est tout aussi significatif sur le marché de l’art.

Pour Artprice, ce marché change définitivement d’échelle avec cette adjudication sensationnelle. En effet, ce record a permis immédiatement à d’autres oeuvres d’atteindre des adjudications très sensiblement supérieures à l’estimation de base.

Mais ce n’est pas tout, en incluant Salvator Mundi dans une vente d’art contemporain, Christie’s a brisé les codes. Cette disruption au sein même d’une institution séculaire est un signal pour le moins remarquable quant à l’avenir du marché de l’art, qui bascule dans une économie de marché, où internet devient le lieu des ventes publiques qui ne cessent de se dématérialiser.

L’industrie muséale serait le moteur de ce changement de paradigme selon Artprice, aspirant implacablement les prix vers le haut. Il s’est construit plus de musées d’art entre 2000 et 2015 que durant tous les XIXème et XXème siècles !

Le soft power existant entre les grandes puissances que sont la Chine, les USA ou les pays du Golfe est un moteur géopolitique puissant pour le développement exponentiel de l’industrie muséale, avec donc, inexorablement, de nouvelles ventes hors du commun.

Selon son département d’économétrie et ses algorithmes aidés du Big Data, le leader mondial de l’information sur le marché de l’art peut d’ores et déjà affirmer que plusieurs ventes dépasseront bientôt le milliard de dollars, notamment la collection de David et Peggy Rockefeller en mai prochain chez Christie’s New York.

Sotheby’s prévoit, elle aussi, une année 2018 flamboyante, avec la préparation de ventes spectaculaires lui permettant de remonter son handicap face à sa rivale de toujours.

Faut-il voir ici un ultime emballement annonciateur de cieux moins cléments ? Rien n’est moins sûr, pour autant que prévale toujours la sélectivité extrême qui porte l’exceptionnel mais laisse sur le bord du chemin le gros d’un marché dont le rythme de croissance ne ressemble en rien à ces phénomènes « extra-ordinaires ».

Immobilier : du virtuel au réel

Sur le front de l’immobilier, les trimestres se suivent et se ressemblent. L’adage selon lequel les arbres ne montent pas au ciel ne semble pas s’appliquer au marché de la pierre. De nouvelles transactions records en France comme à l’international en sont la preuve.

A Hong-Kong, la frénésie bat son plein : un appartement de 400m² a, par exemple, trouvé preneur à $170 000/m² tandis que quelques semaines plus tôt, une place de parking s’échangeait pour $664 000 !

New York poursuit sa dynamique et l’immobilier résidentiel surfe la vague : il faut compter 1.5M€ pour un 3 pièces de 80M2 dans l’Upper East Side !

La ville lumière et la Cote d’Azur ne sont pas en reste : un appartement s’est récemment vendu à €49 000/m² sur les quais de Seine. Après une propriété à Louveciennes vendue €275M en 2015, la villa Les Cèdres, manoir de 14 chambres construite en 1830, est mise en vente à €350M (actuellement détenue par la famille de distillateurs italiens Campari, cette propriété de 14 hectares située à Villefranche-sur-Mer est une ancienne oliveraie qui a même appartenu au roi de Belgique Léopold II). Cela en fait le bien immobilier résidentiel le plus cher au monde !

Retour des touristes étrangers, accélération de la croissance économique, attribution des Jeux Olympiques 2024… Après les événements de 2015, Paris semble être passée, en quelques mois, de l’état de choc à un –quasi- état de grâce. Le marché des commerces a lui-même profondément évolué, conforté par la création des «zones touristiques internationales», l’extension de l’ouverture dominicale et l’inauguration de projets emblématiques comme le Marché Saint-Germain et le nouveau Forum des Halles. Et ce n’est pas fini. Créations et restructurations d’équipements commerciaux, ouvertures de flagships, arrivées de nouveaux entrants… De nombreux projets seront inaugurés prochainement, si bien que la période 2018- 2020 pourrait constituer une étape importante de l’histoire du commerce parisien. Même si cette activité se nourrit d’un tourisme particulièrement dynamique, qui laisse Paris largement en tête des destinations touristiques mondiales, il convient de veiller aux effets de la révolution numérique qui fait peser de nombreuses inconnues sur le secteur ! Hyper centre oui, mais mieux vaut ne point trop s’en éloigner.

Enfin, le Brexit montre ses premiers effets sur le bureau parisien. Bank of America Merrill Lynch a ainsi signé un bail (plus de 10 000m² au coeur du Triangle d’Or, dans un ancien site postal), pour accueillir jusqu’à 1 000 employés. D’autres géants américains s’intéressent également à la capitale française. Alors que le numéro un mondial du non coté, Blackstone, spécule sur la flambée des prix parisiens et cède deux immeubles pour €400M en plein Marais, le directeur européen de KKR a récemment quitté Londres pour la capitale française, ouvrant la voie à une prochaine délocalisation parisienne des organes de direction.

Autre effet direct du Brexit, moins heureux, la capitale britannique a enregistré sa première baisse depuis 2009 (-0.5%). L’inflation augmentant plus vite que les salaires, le pouvoir d’achat des ménages a baissé au 3ème trimestre. Même le quartier le plus huppé de la capitale britannique subit de plein fouet la sortie à venir du Royaume-Uni de l’Union Européenne : à fin septembre, on ne compte que 46 ventes à Mayfair contre 75 il y a un an.

L’immobilier de bureaux de la capitale anglaise a également été touché, subissant une baisse de valeur de 6% sur le seul mois de juillet. Les investisseurs étrangers, qui dopaient le marché, sont devenus plus regardants. L’investissement direct étranger est passé, de 2016 à 2017, de £214M de livres à £77M !

Autre lieu, autres moeurs pourrait-on penser. A Dubaï, place de l’inimaginable depuis plusieurs décennies, une nouvelle innovation a vu le jour dans le secteur immobilier : un promoteur britannique propose à la vente, dans un programme en construction, une centaine de logements uniquement payables en Bitcoins ! C’est la première fois, dans le monde, qu’est proposée aux détenteurs d’une crypto-monnaie, la possibilité de la convertir en actif physique.

La démarche ne manque pas de singularité à l’heure où de nombreuses interrogations sont soulevées par l’envolée vertigineuse de ces monnaies virtuelles, qui divisent les professionnels (L.Blankfein, le patron de Goldman Sachs, envisage à demi-mot de se lancer dans ce marché tandis que Jamie Dimon, JP Morgan, compare cette spéculation à celle sur les tulipes, aux Pays-Bas, au 17ème siècle).

En 2012, 30 bitcoins s’échangeaient contre $300… Aujourd’hui ils permettent d’acheter un studio de 47m²…

Une fois de plus, la pierre demeure la valeur refuge ultime de ceux qui, après des gains vertigineux, souhaitent préserver leur patrimoine !

Marchés : bon sens

On la voyait « menaçante ».

Elle aura été un (très) bon cru : +12% pour le CAC40, +17% pour le S&P 500.

Les Cassandre ont eu tort, la vague populiste n’a pas gagné la France, les craintes d’un Brexit dur n’ont pas affecté la croissance européenne, les gesticulations de Trump n’ont, pour l’instant, pas d’impact dans le monde réel, et le durcissement progressif de la politique monétaire US n’a pas provoqué de krach obligataire, ni de hausse des taux longs, qui ont même baissé aux Etats Unis !

Les marchés se sont concentrés sur les fondamentaux : une croissance mondiale solide (+3.6%) avec un fort rebond en Europe, une inflation partout faible et un chômage en baisse (en Europe, plus bas depuis 9 ans) ; coté entreprises, des résultats solides, une hausse des bénéfices de 10% aux Etats Unis. Même le secteur technologique a justifié ses valorisations élevées (hausse annuelle de plus de 40% pour Apple, Amazon ou Facebook) par d’excellents résultats.

Les taux d’intérêts ont continué de soutenir la consommation et l’investissement (taux 10 ans français à 0.6%), la légère hausse du prix du pétrole a soutenu les économies des pays émergents, la Chine a fait ce qu’il fallait pour s’assurer la forte croissance et la stabilité sociale nécessaires à cette année de transition politique.

Le retour en grâce du vieux continent n’a pas été perturbé par le Brexit, la Catalogne ou l’instabilité politique nouvelle en Allemagne (sans gouvernement depuis fin septembre) : l’Euro s’est ainsi apprécié de 12% face au Dollar et au CHF.

Les marchés finissent donc l’année, assez euphoriques, avec une volatilité au plus bas historique et des indices américains au plus haut.

Et 2018 ?

Outre les habituels risques politiques (la Catalogne, les élections italiennes de mai 2018, D. Trump) et chinois (quid de la soutenabilité la croissance), le moment clé de 2018 pourrait intervenir au dernier trimestre : la fin annoncée des injections de liquidités par les banques centrales ouvrira une période pleine d’inconnues.

En 10 ans, les bilans des banques centrales sont passés de 13% à 39% du PIB mondial : ces interventions et ces achats ont fait monter le prix des actifs (immobiliers et financiers) et anesthésié les risques de marché. Les taux d’intérêts ont atteint par endroit des territoires négatifs : la croissance mondiale est repartie mais au prix d’une explosion de la dette mondiale (320% du PIB).

Alors que les taux d’intérêts sont à un point d’inflexion et que le président Trump remplace des universitaires par des financiers au board de la FED, il est bon de se rappeler quelques travaux académiques sur le sujet : dans les années 70, Hyman Minsky a travaillé sur les liens entre cycles financiers et cycles économiques. Son concept de paradoxe de la tranquillité semble particulièrement pertinent pour comprendre les dangers qui guettent les Etats-Unis après 9 ans d’expansion économique. Il développe l’idée que les crises de surendettement se développent lorsque les fondamentaux économiques sont bons dans un contexte de taux d’intérêts bas : la faiblesse des taux incite les agents économiques à s’endetter au-delà du raisonnable et la sensibilité de ces derniers à une remontée des taux s’en trouve affectée.

Un « moment Minsky » est ainsi caractérisé par l’obligation des acteurs de vendre leurs actifs pour récupérer de la liquidité, mouvement qui accélère la baisse des cours de ces mêmes actifs, avant de déboucher sur un krach.

Aujourd’hui les ménages et entreprises anticipent une hausse des taux graduelle, sans choc obligataire. Mais ces anticipations sont dangereuses lorsque nous voyons que la dette des ménages américains a dépassé son pic de 2007 ou que celle du secteur privé en Chine a doublé en 10 ans.

La baisse, ces dernières semaines, de 70% du titre Altice (SFR), entreprise à fort effet de levier, est un signe de la vigilance du marché sur ce sujet : la sensibilité aux taux d’intérêts des entreprises comme des ménages sera le facteur à surveiller en 2018.

Sur les marchés, dans un contexte compliqué pour les taux d’intérêts, il conviendra d’éviter les obligations. Mais également les secteurs (utilities) et les investissements sensibles aux taux (immobilier, LBO).

Les actions US peuvent sembler relativement chères mais la hausse de 2017 a été tirée par le pétrole et le secteur technologique (30% de la hausse de S&P 500) : le reste des secteurs ne semble pas forcément surévalué. Il conviendra pourtant de surveiller l’évolution des résultats, dont le moindre fléchissement pourrait susciter d’importantes réactions. Un tel scénario n’est certainement pas à exclure dans le courant de l’année 2018 !

En Europe, la dynamique est là, même s’il faut surveiller la hausse de l’Euro qui pourrait pénaliser les exportateurs. Le consensus sur l’Europe pour 2018 est extrêmement optimiste (trop ?) mais notre pessimisme typiquement français ne doit pas nous faire oublier que le cycle de reprise économique en Europe est récent, alors que les Etats Unis ont repris le chemin de la croissance il y a 9 ans: il reste de la marge pour l’Europe avant la surchauffe. Même s’il est évident qu’elle ne pourra rester insensible à des secousses américaines ou chinoises.

Malgré des perspectives économiques prometteuses, surtout en Europe, l’année s’annonce donc, de nouveau, porteuse de risques qui, ne s’étant pas matérialisés cette année, pourraient survenir d’autant plus violemment en 2018. Surtout que toutes les classes d’actifs affichent des valorisations élevées : actions, obligations, private equity, immobilier…… peu de refuge possible, tant les liquidités des banques centrales ont fait gonfler les chiffres !

Sans céder au pessimisme, mais réalistes face à un consensus parfois trop unanime, il conviendra donc de demeurer très vigilants et d’éviter de se laisser entrainer dans une euphorie aveugle. Les préceptes que nous réitérons régulièrement dans ces colonnes seront utiles : diversification, prises de profits régulières et … bon sens !