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juillet 2018

Art is business

$832M : c’est la somme qu’a rapportée, en mai, la vente de la célèbre collection Rockefeller chez Christie’s à New York, au grand bonheur d’une douzaine d’institutions caritatives qui en ont bénéficié. À défaut d’atteindre le milliard de dollars attendu, « la vente du siècle » a pulvérisé le record jusque-là détenu par l’enchère, en 2009 à Paris, de la collection Yves Saint et Pierre Bergé (€373M soit environ $500M). Simultanément, à New York, Sotheby’s plaçait à prix d’or un Nu de Modigliani, le deuxième à intégrer la liste des dix tableaux les plus chers jamais vendus aux enchères. La plupart des transactions des huit dernières années illustrent la translation du marché du « old money » occidental vers des fortunes issues des pays émergents ou des nouveaux secteurs économiques.

Au-delà des principaux lots dispersés en quelques dizaines de minutes au cours d’enchères spectacles, le marché de l’art continue d’envoyer des signaux très contradictoires.

D’un côté, les œuvres les plus chères, les plus rares et les plus importantes continuent à se vendre, d’un autre, celles moins exceptionnelles, comme les œuvres estimées autour de €100 000, même signées d’artistes célèbres, trouvent plus difficilement preneurs.

Le diagnostic est confirmé par le directeur mondial d’Art Basel, la foire leader mondial de l’art des XXème et XXIème siècles : le marché adopte une double vitesse avec les sommes faramineuses obtenues par les maisons de vente qui sont amplement médiatisées et, en même temps, une activité de plus en plus difficile pour les galeries de tailles moyennes ou jeunes. La demande pour l’art contemporain est plus importante que jamais, mais elle exprime des goûts traditionnels.

Par traditionnel, il faut entendre rassurant. La foire, cette année d’une exceptionnelle qualité, a présenté avant tout des « valeurs refuges ». Ainsi, on y trouve de nombreuses peintures abstraites de grands noms longtemps sous- estimés, telle l’Américaine Joan Mitchell (1925-1992). Dès le premier jour, les galeries Hauser & Wirth et Lévy Gorvy avaient cédé des toiles de l’artiste respectivement à 14 et près de $15M.

Parmi les galeries qui défendent des artistes plus jeunes ayant atteint une reconnaissance internationale, on notait la présence d’Eva Presenhuber de Zurich, qui a également ouvert une galerie à New York en mai 2017. L’un de ses artistes vedettes est Joe Bradley (né en 1975), peintre américain abstrait multifacette, dont la cote avait grimpé de $250 000 à $850 000 en 2016, alors qu’il commençait à présenter son travail conjointement à la galerie Gagosian. Aujourd’hui, ses peintures se négocient jusqu’à $1,2M sur le marché primaire.

Face à un marché qui demande de la sécurité, comment les jeunes galeries peuvent-elles exister ? Alex Mor a ouvert avec Philippe Charpentier une galerie à Paris en 2010. Pour la première fois, ils exposaient à Art Basel. Leur spécialité : l’art politique. Ils y montraient Lawrence Abu Hamdan qui, à trente-trois ans, est présent dans les collections du MoMa, de la Tate et du Centre Pompidou.

Les jeunes galeries doivent se frayer un chemin, difficile, face à la multiplication des galeries multinationales surpuissantes. Indispensables, il leur revient les rôles de défricheurs et de chercheurs de talents, que les grandes institutions ne sont plus capables d’assurer.

Cette année, comme d’habitude, le lieu le plus étonnant d’Art Basel était le hall d’Art Unlimited, réservé aux pièces de très grand format. Il ne fallait pas y rater l’œuvre de l’artiste français Arman (1928-2005), composée pour la première fois en 1959 d’une suite de portemanteaux placés à touche-touche, donnant l’illusion qu’un miroir a été utilisé pour les refléter à l’infini. Fleurs était ainsi proposée par la galerie parisienne Georges-Philippe & Nathalie Vallois pour un peu moins de €500 000. Elle constitue une bonne démonstration de la manière dont les artistes désormais considérés comme classiques peuvent avoir une résonance contemporaine. Arman a trop produit, ce qui a sans nul doute nuit à sa postérité, mais il a imaginé certains types d’œuvres avant tout le monde. Le marché de l’art contemporain qui, il y a quelques années, ne jurait que par la jeunesse des artistes, passe désormais son temps à regarder en arrière. Comme s’il retrouvait la mémoire… Ou voulait consolider les positions acquises.

Un mouvement que l’on constate aussi dans l’organisation du marché : MCH Group (propriétaire d’Art Basel), Angus Montgomery Arts et Tim Etchells (président de SME London) viennent d’annoncer qu’ils allaient de nouveau s’associer pour créer une nouvelle foire à Singapour en novembre 2019 : Art SG. Les trois partenaires se connaissent bien, MCH Group a acquis en 2013 Art HK, créé quelques années auparavant par Sandy Angus et Tim Etchells, et devenu depuis Art Basel Hong Kong. Près de 80 galeries, en provenance de Singapour, d’Asie du Sud- Est et du reste du monde seront présentes pour ce nouvel événement qui veut consolider l’ancrage du marché de l’art dans la ville et plus généralement en Asie. MCH ne cesse de tisser sa toile sur la planète : Art Basel Miami, Art Basel Hong Kong, India Art Fair, Art Düsseldorf, Masterpiece London et maintenant Singapour !

Le monde des affaires a définitivement pris le contrôle du monde de l’art, pour y faire émerger des mastodontes qui pourront peser sur le marché. Une évolution qui interpelle sur la place réelle de l’art dans ce qui devient peut-être un simple secteur économique…

Immobilier : toujours plus ultra !

Hausse des transactions, augmentation des prix, taux d’intérêt toujours bas : l’immobilier de prestige renaît en France. 2017 fut le meilleur millésime depuis 2011 selon les réseaux spécialisés, qui s’accordent pour dire que 2018 sera tout aussi porteuse.

Une première depuis trois ans, le marché de l’immobilier de luxe en France a retrouvé une croissance à deux chiffres. Les Français sont en train de reprendre possession de ce segment haut-de-gamme : qu’il s’agisse de Français résidant dans l’Hexagone ou à l’étranger, ils sont très nombreux à acheter, les retours de Londres pour cause de Brexit n’y étant pas étranger.

A l’international, les records des marchés financiers ont agi comme un accélérateur de demande immobilière dans le monde entier. Les grandes fortunes cherchent à se diversifier selon le principe qu’un bien immobilier de qualité et bien localisé est moins risqué qu’un actif financier, et pourra offrir une plus-value significative à long terme. Sans parler de la diversification géographique, à un moment où le monde résonne de tensions géopolitiques alimentées par certains des plus grands « leaders ».

Le nouveau phénomène chez les UHNWI, dans leur quête de différenciation, c’est l’acquisition de « trophy homes ». Devenus trésors de collections ultimes, ces propriétés, souvent conçues par des « starchitectes », rendus célèbres par les critiques, ont changé les lignes d’horizon de nombreuses grandes villes. De plus en plus, ces acheteurs voient les acquisitions de maisons conçues par un starchitect comme une opportunité de vivre dans une œuvre d’art, et cherchent même à en acquérir plusieurs pour se constituer une « collection ». Pour de nombreux investisseurs internationaux, posséder un duplex Zaha Hadid équivaut à posséder une œuvre de Damien Hirst ou une Bugatti !

Un bon exemple peut être vu autour du parc réaménagé en 2009 sur l’ancienne voie ferroviaire surélevée High Line par les plus grands architectes, venus laisser leur empreinte dans la ville à la pomme. Cette enclave est devenue l’une des zones les plus denses de développement résidentiel de luxe dans le monde. Au cours de la dernière décennie, bon nombre de nouveaux développements se sont concentrés sur un design époustouflant, des aménagements modernes et des équipements ultra-luxe, à tel point que le prix de l’immobilier dans West Chelsea en 2017 était 70% plus cher que le reste de Manhattan.

Une rue connue localement comme Starchitects Row est composée de chefs-d’œuvre conçus de verre, par des architectes de renommée internationale dont plusieurs lauréats du prix Pritzker (Jean Nouvel, Herzog & De Meuron, ou encore Portzamparc). Ces « œuvres immobilières » se négocient avec un premium médian de 115% comparé au prix du m2, révélant ainsi la véritable fièvre acheteuse. Autre illustration : un quadruplex de 2000m2 situé sur Central Park serait en vente moyennant la somme de $250M (soit $125 000 du m2).

Au final, ce segment se comporte comme les autres marchés de « l’ultra-luxe ». La demande est consistante et croissante, pour des biens dont les prix vertigineux ne sont pas un frein. L’offre ne semble pas connaître de limite dans sa création, renforcée par un « marketing » puissant autour de véritables « marques d’architectes ». Avatar supplémentaire de l’incroyable création de richesses privées dans le monde, ce phénomène paraît s’accélérer, en même temps que les œuvres d’art d’exception atteignent des sommets vertigineux… et que les multinationales du luxe surfent sur des valorisations proches, voire supérieures, à celles des plus grandes sociétés technologiques !

Emballement ou mouvement de fonds. On ne peut qu’être interpellé par ces phénomènes qui touchent toutes les classes d’actifs et interrogent sur la valorisation intrinsèque des actifs dans un monde gavé de liquidités… alors même que la banque centrale américaine a entamé un processus de fermeture – en douceur – du robinet.

Marchés : gagnants et perdants, à l’excès ?

Dans un environnement économique mondial toujours porteur, et un contexte géopolitique plutôt calme, seuls les tweets de Trump suscitent de la volatilité.

Au-delà de ces réactions épidermiques, les marchés évoluent en ordre dispersé, suivant les mêmes thématiques depuis un an : hausse de taux US, du dollar et du pétrole, faible inflation en Europe, engouement pour la technologie.

Mais c’est surtout le risque de guerre commerciale qui a retenu l’attention ces 3 derniers mois. Pour l’instant, les déclarations agressives du président américain n’ont pas été suivies de beaucoup d’effets : seuls $34Mrd d’exportations chinoises vers les Etats-Unis ont été touchés, alors que Trump a parlé de $500Mrd… La période électorale des Midterm est propice à de tels discours. Les Démocrates étant historiquement les plus critiques face au libre-échange, il n’est d’ailleurs pas certain qu’un changement de majorité au Congrès transformerait cette situation.

Face aux revirements incessants de l’administration américaine (l’Union Européenne ayant été en 3 mois exonérée de hausse des taxes, puis taxée, puis re- exonérée…), les marchés établissent une hiérarchie entre secteurs immunes aux taxes (luxe, techno) et les autres (automobile, industrie). Il n’est que de constater l’écart de performance entre le CAC 40, positif sur l’année (grâce au Luxe) et le DAX, négatif (à cause de l’automobile).

Les indices des pays émergents ont aussi subi de plein fouet cette crainte : -15% pour l’indice chinois, -8% pour Hong Kong. La hausse du dollar a également pénalisé tous les pays émergents, particulièrement ceux endettés en devise américaine.

Cette guerre commerciale, pour l’instant essentiellement verbale, commence pourtant à avoir des répercussions : la Commission Européenne a réduit ses prévisions de croissance pour 2018 et la Chine a laissé glisser sa monnaie de 8% face au Dollar. On notera aussi que dans le même temps, le libre-échange continue de progresser, le Japon et l’UE ayant signé début juillet un vaste accord commercial.

Electoraliste, tactique ou confus, il est difficile de faire la part des choses dans ces discours. Ce qui doit inciter à la prudence, au moins sur les secteurs exposés à ces risques.

Le second risque majeur, thème central depuis plusieurs trimestres, concerne les taux d’intérêts : en forte hausse aux Etats-Unis et toujours proche de 0 en Europe.

La FED a pu monter ses taux directeurs en juin, grâce à la bonne tenue de l’économie (chômage à 3.8%, hausse des salaires). Le 10 ans approche 3%, entraînant les valeurs bancaires à la hausse (malgré un aplatissement spectaculaire de la courbe, le taux à 2 ans s’affichant au- delà de 2,6%).

L’enjeu est de contrôler la surchauffe de l’économie, avec une inflation supérieure à 2%. À l’approche des élections, le président Trump met la pression sur la FED pour repousser les prochaines hausses, alors que le marché en anticipe 2 avant la fin de l’année. Ce sera un bon test pour mesurer l’indépendance et donc la crédibilité du nouveau président de la FED, nommé en début d’année.

A l’inverse, en Europe, Mario Draghi a repoussé à fin 2019 la 1ère hausse des taux, face au risque italien, au Brexit et aux incertitudes pesant sur le commerce mondial. Les valeurs bancaires ont été pénalisées, affichant des performances de -15% à -20% sur le semestre.

Commerce et taux: face à ces 2 menaces, les performances font le grand écart entre gagnants (sociétés disposant d’un pricing power – qui les immunise des taxes douanières-, d’une forte exposition aux pays émergents, et décorrélées de l’évolution des taux) comme le luxe (LVMH +25%, Kering +30%) et perdants (secteurs en décroissance – distribution -, secteurs impactés par les taxes – automobile -, secteurs exposés aux mouvements de taux – banques -). Cette dispersion extrême, et peut être exagérée, des performances, se reflète dans les valorisations, le marché préférant payer des valeurs du luxe 40 fois leurs bénéfices plutôt que 8 fois pour des banques (BNPP affiche un rendement de 6% !). Des pans entiers de l’économie sont délaissés, au profit exclusif des secteurs de croissance.

Outre le luxe, ce grand écart est particulièrement illustré par le secteur de la technologie (peu présente dans les indices européens). Les performances peuvent y atteindre 50% sur 6 mois. La hausse des 5 stars de l’indice US (Amazon, Microsoft, Apple, Netflix, Alphabet/Google) explique à elle seule la hausse du 1er semestre du S&P 500 (+2.6% ; – 0.7% sans ces 5 valeurs !). Amazon représente à elle seule 35% de la hausse du S&P500…

Certes, les valorisations n’atteignent pas le niveau de 2000. Des changements profonds sont à l’œuvre dans l’économie, qui peuvent, peut-être, expliquer que Netflix dépasse de 40% la capitalisation de l’emblématique General Electric, symbole de l’industrie du XXème siècle. Pour autant, une telle concentration des performances sur quelques titres, leurs tailles et l’hégémonie sectorielle dans les indices, posent question. Les marchés valorisent une croissance continue et rectiligne de ces valeurs sur les 10 prochaines années! Du coup, le moindre nuage est brutalement sanctionné, comme Facebook, qui baisse de 20% pour avoir vu sa croissance ralentir au 2e trimestre.

Les indices ont été tirés à la hausse par quelques valeurs. Ces mêmes valeurs peuvent inverser la tendance !

Pourtant, cela n’a pas freiné l’appétit de « l’oracle d’Omaha », qui a annoncé avoir acheté 75 millions d’actions du géant à la Pomme, portant sa participation à $30Mrd. Plusieurs raisons justifient que W. Buffet décide de devenir le deuxième actionnaire d’Apple : c’est l’entreprise la plus rentable au monde, présentant un compte de résultats sans faille. Les utilisateurs de ses produits et services sont chaque jour plus nombreux. Les coûts de conversion pour changer de système d’exploitation sont élevés et créent des clients « captifs ». Enfin, la société rachète $160Mrd de ses actions cette année et commence à verser un dividende de près de 2 %. Qu’y a-t-il à redire à cela ?

Dernier constat : face à cette forte dispersion, la gestion active reprend des couleurs depuis le début de l’année. Elle surperforme – enfin – la gestion indicielle. On note des écarts très importants d’un fonds à l’autre, selon le style de gestion, les choix sectoriels et le stock picking. Sans surprise, les fonds « Growth » ont surperformé.

Pendant ce temps, l’obligataire a souffert tant de la hausse de taux américains que des tensions sur la dette émergente à la faveur des bruits de guerre commerciale.

Dans un tel contexte, on peut être perplexe sur la stratégie à adopter. Les marchés démontrent une grande sensibilité aux « bruits », alors que les fondamentaux semblent encore solides.

Les taux offrent toujours peu d’attrait (faire du portage sur du Dollar coute cher en couverture). Il faut donc arbitrer entre actions et liquidités. Mais aussi recourir plus largement aux stratégies de décorrelation (fonds alternatifs, absolute return…). Sur la partie actions, il convient de garder à l’esprit le risque de corrections violentes des excès évoqués ci-dessus. D’ailleurs, les valorisations attractives des actions dites « value » constituent peut-être un bon point d’entrée.

Enfin, le non-coté, les actifs tangibles et l’immobilier, suscitent toujours un fort engouement alimenté par les enjeux présentés ici. Les prix s’en ressentent, qui annoncent d’inévitables corrections un jour ou l’autre….. Ce qui signifie simplement qu’il faut continuer à investir sur ces classes d’actifs, mais avec d’autant plus de discernement.