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avril 2019

L’art mature

Selon le rapport Artprice, les ventes aux enchères de fine art ont atteint $15,48Mrd en 2018. Le chiffre d’affaires mondial a augmenté de 4% (3ème exercice consécutif de hausse).

Les USA (+18%) et le Royaume-Uni (+12%) portent la croissance en Occident. Les USA redeviennent la 1ère place mondiale, avec $5,8Mrd, (38% du CA mondial). La Chine se place juste derrière, avec $4,5Mrd, La France pèse quant à elle 4,5% avec $694M, soit une baisse de 10%. Christie’s reste n°1 des maisons de ventes, avec $5Mrd, devant Sotheby’s’ ($3,9Mrd).

« Acheter la bonne œuvre, de la bonne période, avec une belle histoire, du bon artiste, au bon moment ». Cette formule, rendue célèbre par Artprice, est peut-être simpliste mais terriblement parlante. Elle explique, à elle seule, le taux de 36% d’invendus en 2018. N’oublions pas que ce taux, référence depuis 120 ans, permet de vérifier si le marché est en mode spéculatif (taux d’invendus inférieur à 20%) ou en chute libre (supérieur à 60%). 36 étant, selon la sociologue du marché de l’art Raymonde Moulin, le « juste » chiffre…

En 2018, les valeurs sûres, doublées d’une belle provenance, ont donc eu la cote. Il n’est que de voir le succès de la collection Rockefeller dispersée en mai chez Christie’s : $833M !

Les $115M payés par David Nahmad, marchand new-yorkais, pour La Fillette à la corbeille fleurie, de Picasso, présenté dans l’exposition Picasso. Bleu et rose du musée d’Orsay, illustre à la perfection le phénomène.

David Hockney est devenu l’artiste vivant le plus cher du monde avec Portrait of an Artist. Chez Christie’s, en 9 minutes, les enchères du double portrait à la piscine ont grimpé à $90,3M, devançant le précédent record détenu depuis 2013 par Jeff Koons.

Lentement mais sûrement, les femmes émergent sur le marché… mais la palme, pour une artiste vivante, reste encore modeste, en valeur relative. Elle revient à Jenny Saville, dont un grand nu a été adjugé €10,5M en octobre chez Sotheby’s. L’artiste britannique s’est toutefois fait souffler la vedette par Banksy, qui, dans la même vente, a semé l’émoi médiatique en détruisant son œuvre à distance !

Entre logique d’investissement, spéculation, collections passionnées, demande insatiable de grandes signatures, le nombre de transactions affiche une santé insolente : avec 538 000 œuvres supplémentaires vendues en 2018, le marché signe un record absolu depuis 1945, malgré la stagnation de l’économie mondiale.

Les leviers d’une telle croissance sont la facilité d’accès aux informations, la dématérialisation des ventes, la financiarisation du marché, la hausse du nombre des « consommateurs » d’art (de 500 000 à l’après-guerre à 120M en 2018), leur rajeunissement, l’extension du marché à toute la Grande Asie, la zone Pacifique, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Moyen-Orient et l’Amérique du Sud, mais aussi l’essor d’une  « industrie muséale » (700 nouveaux musées/an) devenue une réalité économique mondiale du XXIème siècle. Il s’est construit plus de musées entre 2000 et 2014 que durant tous les XIXème et XXème siècles réunis.

Le marché de l’art est désormais mature. Il n’est plus l’apanage des seuls experts et amateurs éclairés. Il offre une structure permettant l’achat au plus grand nombre, mais aussi l’investissement. Il a d’ailleurs généré des rendements de plus de 8% par an pour les œuvres supérieures à $200 000. Des rendements qui ne sont pas réservés aux artistes stars : les œuvres de plus de $20 000 ont généré des rendements annuels de l’ordre de 5%. Les marchés financiers ou immobiliers n’ont qu’à bien se tenir !
Prudence cependant. Au-delà d’un sous-jacent qui demeure exceptionnel à bien des égards, si le vent soufflait à plein dans les voiles début 2018, plusieurs spécialistes voient une année plus calme se profiler. Un indicateur  « avancé » : la première session des ventes d’art impressionniste, moderne et surréaliste de Londres a déçu le mois dernier en raison, notamment, d’estimation beaucoup trop élevées…

Immobilier : cigales et fourmis

Globalement, 153 maisons et appartements de plus de $25M se sont vendus dans le monde en 2018. En cumulé, cela représente $6,6Mrd, soit une progression de 13% par rapport à 2017 !

Alors que le nombre d’UHNWI (personnes détenant plus de $30M de fortune) reste en augmentation sensible, comme en témoigne ce chiffre, leurs lieux de résidence de prédilection évoluent.

Selon une étude Barnes, Hong Kong s’impose comme la ville où se sont vendus le plus de logements très haut de gamme en 2018. Longtemps en pointe dans ce secteur, Londres, troisième, est à la peine.

Mais au-delà de la croissance, c’est surtout l’évolution de l’offre qu’il faut relever. De nouveaux acteurs émergent sur ce marché du très haut de gamme ; les particuliers fortunés peuvent acquérir des biens conçus par des marques expertes du secteur du luxe, qui proposent davantage que les « traditionnelles » résidences dotées des équipements luxueux, tels piscines et spas.

En effet, l’acquéreur type n’est plus seulement l’investisseur proche de la retraite. Il couvre désormais toutes les générations, y compris des jeunes dont les attentes riment avec l’époque. Ainsi, un projet, à Florence, construit dans une bâtisse restaurée du XVIème siècle, propose 37 luxueux appartements, incluant un programme de distractions et d’activités haut de gamme à l’année.

S’il s’internationalise fortement, ce marché reste dominé par les États-Unis. Mais cela n’empêche pas Paris d’être en tête des hausses de prix attendues. La confiance revient. Les prix dans les quartiers prestigieux demeurent 32% inférieurs à ceux de Londres et 69% à ceux de Hong Kong (où il ne faut jamais oublier que l’indexation de la devise sur le Dollar US, alors que l’inflation y est plus élevée, accroît le niveau général des prix de façon « artificielle » sur le long terme).

Au niveau européen, seules deux autres capitales, aux côtés de Paris, se détachent dans le palmarès mondial des hausses attendues pour 2019 : Berlin et Madrid. A Paris, la hausse prévue de 6% pourrait cependant être remise en cause par les manifestations violentes à répétition. En tout état de cause, après des années 2017 et 2018 exceptionnelles, les professionnels de l’immobilier prime s’attendent à un rythme d’évolution plus normal en 2019.
Pour l’investisseur, dans un contexte de prix élevés, il est légitime de s’interroger sur la stratégie d’investissement à adopter. Une des raisons de l’envolée des prix est le niveau des taux, depuis plusieurs années maintenant. A la lecture des dernières communications des banques centrales, cette situation n’est pas prête de changer. En Europe tout au moins.

Conséquence directe, les rentabilités des opérations immobilières dites patrimoniales sont faibles, même si elles ont l’avantage de présenter aussi un faible niveau de risque. L’investisseur vise donc surtout la préservation du capital sur le long terme. Mais dénicher des investissements de ce type devient une gageure et requiert patience et extrême réactivité.

L’alternative est la stratégie dite « added value », qui consiste à acquérir des biens décotés pour des raisons de structuration complexe ou d’inadaptation aux normes ou marchés actuels. Présentant évidemment des perspectives de rentabilité supérieure, ce type d’opération demeure difficile, nécessite un horizon d’investissement long mais surtout un niveau d’expertise juridique, fiscale et technique élevé.

Il est d’ailleurs intéressant de relever l’évolution impressionnante du secteur immobilier qui propose aujourd’hui un accès beaucoup plus élaboré par le truchement de véhicules qui n’ont rien à envier au private equity. Le tout animé par un écosystème de professionnels qui ont structuré le marché sur un modèle proche de l’industrie financière : asset managers, brokers…etc.

Mais au-delà de cette sophistication du secteur, bienvenue dans une période compliquée et un marché cher, l’investisseur ne doit jamais oublier le prérequis à tout investissement immobilier : emplacement, emplacement, emplacement ! D’autant qu’on peut s’attendre, le jour où les taux se normaliseront, à une normalisation simultanée des prix immobiliers. Il sera alors primordial d’avoir une valeur d’actif préservée par sa localisation.

Marchés financiers : USA over all !

Un 1er trimestre euphorique sur les marchés, en hausse de 15% !

Suivant un dernier trimestre 2018 cataclysmique, le fort rebond de cette année a presque effacé toutes les pertes de 2018. Comment expliquer ce retournement soudain ? Est-ce un rebond de la croissance mondiale ? Un optimisme retrouvé des entreprises face à un carnet de commandes prometteur ? Une baisse des tensions géopolitiques ?

Hélas non. Comme souvent ces dernières années, c’est la banque centrale américaine qui a mis fin au krach (aussi peu rationnel que le rebond de ce début d’année d’ailleurs !), en changeant totalement de discours ; après 3 hausses de taux en 2018, pour accompagner la bonne santé de l’économie américaine, et alors qu’en décembre elle prévoyait encore 2 hausses en 2019, la FED a « rassuré » les marchés en annonçant le retour à une politique monétaire laxiste et promettant qu’elle ne monterait pas ses taux avant 2020 (le marché anticipant même une baisse en fin d’année).

Comment interpréter ce revirement significatif ?

Les récents chiffres macroéconomiques sont effectivement décevants, on constate un ralentissement généralisé de la croissance mondiale. La courbe des taux américains est aujourd’hui inversée : le 3 mois est supérieur au 10 ans. Ce qui est normalement un signal de récession prochaine, le marché anticipant une baisse des taux dans quelques années.

Pour autant, si les Etats-Unis ont ralenti, la croissance arrivait d’un niveau intenable de 4%, alimentée par la réforme fiscale de l’administration Trump. Il est donc normal de revenir à un rythme de croissance plus raisonnable. Sur le front de l’emploi, les chiffres du 1er trimestre sont toujours excellents, malgré la longue fermeture de l’administration fédérale en janvier, et les salaires toujours en hausse. Alors ralentissement certes, mais la récession semble encore loin….

La raison du rebond des marchés ne semble donc pas d’ordre économique, car quelle que soit l’analyse de la situation (croissance ralentie ou non), il y a contradiction entre des marchés actions en hausse de 15% (voire même 20% pour des valeurs de croissance, comme Michelin ou Kering), qui traduisent une anticipation haussière des bénéfices futurs et un marché obligataire qui anticipe une récession !
Alors comment interpréter ce changement de discours de la banque centrale américaine ?

Le marché y a vu la validation d’une idée en vogue dans les salles de marché depuis 2008 : la FED agirait comme le protecteur ultime du marché face au risque de forte volatilité sur les actions. En cas de baisses conséquentes, elle serait toujours là pour amortir le choc, faire redémarrer la machine et au final sauver les investisseurs.

Le rôle des banques centrales s’est totalement transformé au cours des 10 dernières années, post faillite de Lehman Brothers. L’impact des marchés boursiers sur l’économie réelle, particulièrement aux Etats-Unis où les ménages sont fortement investis via leur épargne retraite, obligerait les banquiers centraux à suivre de près les cours de bourse. Le président Trump l’a bien compris, et réclame depuis des mois que la FED stoppe ses hausses de taux: le niveau du S&P 500 devient un enjeu politique !

A court terme, tout le monde applaudit. Mais est-ce le rôle d’une banque centrale ? Est-elle là pour cajoler et rassurer les investisseurs dont le métier est de prendre des risques? Si elle annule le risque en tant que sauveur ultime, comment donner un vrai prix aux actifs ? Quelle est l’efficience réelle du marché ? Comment discriminer les bonnes entreprises des mauvaises ? Ce débat a déjà eu lieu après 2008, avec le principe du too big to fail : si les états doivent sauver les banques ou les gros employeurs, comme les constructeurs automobiles, de leurs propres erreurs, où est l’efficience économique ?

Et quid de l’indépendance de la banque centrale face au pouvoir politique ? Faut-il s’attendre à des politiques monétaires laxistes les années électorales pour contenter le pouvoir en place au détriment des fondamentaux économiques ? Les banques centrales sont sorties renforcées des années post Lehman Brothers et ont gagné une grande crédibilité. En revenant sur leur émancipation du pouvoir politique, les effets à long terme pourraient être chèrement payés pour quelques semaines de hausse des actions.

Pour autant, le débat n’est pas tranché entre réel ralentissement économique et changement du rôle de la FED :

  • si cette dernière a effectivement correctement anticipé un ralentissement plus marqué, cela se traduira dans les publications de résultats des entreprises du 1er trimestre. Les investisseurs réévalueront le prix des actions au regard de ces chiffres. S’ils sont décevants, la valorisation de certains secteurs sera difficilement justifiable.
  • si la croissance est toujours là et que les entreprises anticipent une bonne année 2019, le marché peut-il encore monter et retrouver ses records historiques ? Dans ce cas, la FED aura du mal à expliquer son discours prudent. Et si l’inflation augmente dans un contexte toujours porteur (les salaires continuent à augmenter), que va faire la FED ? Se contredire et monter les taux, en ruinant sa crédibilité ? Ou tenir sa parole et voir les taux longs monter face aux risques inflationnistes. Ce qui ne manquerait pas d’impacter l’économie réelle !…..A suivre dans les prochaines semaines.

La seule avancée économique de ce 1er trimestre est le rapprochement sino-américain sur le commerce : les discussions semblent être positives, même s’il faut rester prudent avec le président Trump.
En revanche il est certain qu’après s’être attaqué à ses voisins canadiens et mexicains, puis à la Chine, le prochain ennemi sur la liste de Trump sera l’UE, qui affiche un fort excédent commercial avec les USA (particulièrement l’Allemagne). Au regard de la faiblesse politique de l’Europe (Brexit, populisme italien, gouvernement minoritaire en Espagne, faiblesse politique de Mme Merkel en Allemagne, gilets jaunes en France, risques de montée des eurosceptiques lors des prochaines élections européennes…), il est difficile d’imaginer comment l’UE pourrait raisonnablement être en position de force pour négocier. Une fois de plus, il est à craindre que l’Europe soit la perdante du bras de fer à venir avec les Américains : l’Allemagne, et particulièrement son secteur automobile, sera la 1ère concernée.
Face à ces risques, nous pouvons assister à une nouvelle sous-performance des actions européennes, comme les actions asiatiques ont sous-performé en 2018 face aux attaques du président Trump.

A l’inverse, une fois de plus, les Etats-Unis semblent avoir beaucoup de cartes en main : une croissance toujours robuste, une position de force pour renégocier les accords commerciaux, une banque centrale pro-business avec des munitions si besoin (baisses de taux possibles contrairement à l’Europe) et entreprises toujours très profitables.

Principale faiblesse américaine potentielle nous semble-t-il : la campagne présidentielle, avec certains candidats à l’investiture démocrate affichant des projets très à gauche. La précédente campagne avait vu les candidats taper sur le secteur pharmaceutique, qui avait souffert en bourse. Cette année, le secteur de la technologie (Google, Amazon, Facebook) pourrait servir de cible.